Retour sur F.Engels et l'Occitània

Nous publionscarte-fr1732-3.jpg quelques mises au point du blog Servir Le Peuple sur le texte de Engels sur l'occitanie (ici).

Nous voyons donc clairement, ici, un ‘phare’ de la pensée marxiste (au moins aussi important que Marx lui-même), Friedrich Engels, reconnaître explicitement que le ‘Sud’ ou ‘Midi de la France’1 abritait – et rien ne dit d’ailleurs, dans son texte, que cela soit terminé – une nationalité, une nation moderne post-An 1000 (‘Elle fut la première, de toutes les nations modernes, à avoir une langue littéraire’), et une brillante civilisation à la pointe de la ‘renaissance médiévale’, ‘reflet de l’ancienne civilisation hellène’, lorsque les rois capétiens (Philippe Auguste et ses successeurs) la soumirent à leur couronne. Et que même lorsque le processus fut achevé, sous Louis XI, ‘pendant plus de trois siècles’, ‘les Français du Sud luttèrent contre leurs oppresseurs’ – l’État parisien – soit, jusqu’à la Révolution bourgeoise de 1789… date à laquelle le père d’Engels était sans doute déjà de ce monde, donc ‘hier’ pour l’auteur. Voilà qui devrait faire ravaler leur caquet à une flopée de ‘marxistes’ prétendant que notre lutte révolutionnaire de libération occitane est ‘petite-bourgeoise’, ‘réactionnaire’, résultant d’un ‘mythe’ inventé au siècle dernier par des ‘pétainistes’…

Quelques observations s’imposent toutefois :

- L’affirmation selon laquelle, au moment (1848) où écrit Engels, le ‘Midi’ occitan est devenu ‘le soutien principal du féodalisme’ et ‘la force de la contre-révolution en France’, est factuellement FAUSSE : à cette époque, la ‘forteresse blanche’ (des propriétaires fonciers monarchistes, du cléricalisme réactionnaire) est plutôt l’Ouest de l’Hexagone, le bassin de la Loire en aval d’Orléans, l’espace géographique entre le sud de la Normandie, la Touraine, la Haute-Bretagne gallo et la fameuse Vendée. Aux élections de la 2e République, en 1848-49 (au moment donc où Engels écrit ces lignes), le ‘Midi’ est tout au contraire un bastion ‘démocrate-socialiste’ et ‘républicain avancé’, frappé de plein fouet par la modernité industrielle et la prolétarisation. Sa ‘morphologie sociale’, contrairement à celle de l’Ouest, se prête très bien à une ‘conscience populaire’ républicaine et socialisante ; déjà, dans les années 1790, le ‘Midi’ était peut-être ‘girondin’, hostile au centralisme parisien des ‘Montagnards’, mais pas ‘chouan’. C’est là l’acte de naissance du célèbre ‘Midi rouge’, le ‘Midi’ de Jaurès et de l’insurrection paysanne de 1907, du syndicalisme révolutionnaire donnant naissance à la CGT à Limoges ; tendance politique qui ne s’inversera qu’à partir des années 1960-70 – et tout cela en lenga nostra, évidemment : il était aussi absurde de s’adresser aux masses en français académique à l’époque, qu’en anglais aujourd’hui. Dans les années 1890, la magnifique chanson La Libertat, hommage à une grève ouvrière à Marseille, sera encore écrite dans la lenga, de même que les proclamations insurrectionnelles de 1907. Déjà, pendant les Guerres de Religion, au 16e siècle, le ‘Midi’ n’avait-il pas été le ‘bastion’ de la Réforme protestante – Réforme considérée par tous les marxistes comme un phénomène progressiste pour l’époque, même si le Paris de la Ligue (contemporain et farouchement opposé) avait lui aussi des traits révolutionnaires bourgeois préfigurant le Paris ‘montagnard’ – ? La ‘république’ aristocratique et patricienne urbaine des ‘Provinces de l’Union’ peut bel et bien être vue comme une ‘résurrection’, à un niveau supérieur, de la ‘république aristocratique’ d’avant la Conquista dont parle Engels. Ce ‘Midi’ huguenot verra ensuite, face à la politique antiprotestante de Louis XIV, se lever l’une des toutes premières ‘guerres populaires avant l’heure’, la Guerre des Camisards ; et ces huguenots deviendront bien évidemment, en 1789, les chefs de file de l’idée monarchique parlementaire ou carrément républicaine. L’histoire de nostre Occitània dément donc dans une très large mesure l’affirmation d’Engels.

- La Révolution bourgeoise ‘française’ a effectivement ‘achevé’ la destruction de l’Occitanie comme réalité politique, en mettant fin aux ‘provinces réputées étrangères’, aux institutions provinciales autonomes etc.2 Mais affirmer qu’elle a ‘fait des habitants du Sud de la France des Français’, c’est aller un peu vite en besogne. Il s’agit là d’une vision typique du marxisme des débuts, du milieu du 19e siècle : une vision ‘subjectiviste’, ‘volontariste’, ‘superstructurelle’ de ce qu’est une nation ; vision qui était effectivement celle de la bourgeoisie révolutionnaire de l’époque (adhérer à sa révolution bourgeoise, dans un cadre géographique défini, signifiait former une nation). Mais le léninisme (et, dans sa continuité, le maoïsme) nous a ensuite enseigné que les nations sont des réalités infrastructurelles, reposant sur une communauté de vie productive et sociale engendrant un ‘sentiment de commune appartenance’. Or, si la Révolution bourgeoise a effectivement ‘anéanti les derniers restes de l’indépendance médiévale’, et fait des Occitans des ‘citoyens français’, au niveau de la réalité sociale, malgré les suppliques de l’abbé Grégoire, cela est encore resté très largement sur le papier : à l’époque où écrit Engels, la vie sociale de tous les jours, dans le ‘Midi’, se mène encore, massivement, en langue et dans la culture ‘régionale’. La tentative d’anéantissement de cela n’interviendra qu’encore plus tard, au stade MONOPOLISTE du capitalisme, dans les dernières décennies du 19e siècle et au 20e, tentative apparemment ‘réussie’ dans la seconde moitié de celui-ci… Il est donc un peu rapide d’affirmer que la Révolution bourgeoise a (pour faire court) ‘retiré aux ‘Français du Sud’ ce qu’il restait de leur indépendance médiévale, leur a donné la démocratie en échange et en a fait des Français tout court’.

- ‘Après une lutte de trois cents ans, leur belle langue était ramenée au rang de patois, et ils étaient eux-mêmes devenus des Français’ : en réalité, l’élite sociale (aristocratie, patriciat urbain) maniant la ‘belle langue’ des troubadours aux 12e-13e siècles avait effectivement, 4 ou 5 siècles plus tard, largement adopté le français ‘officiel’ de la Cour de France y compris dans sa vie quotidienne, sauf pour s’adresser à ses ‘gueux’ ; enterrant de ce fait un occitan littéraire qui commençait tout juste à voire le jour. Mais le ‘patois’ dont parle Engels, ce n’est rien d’autre que la langue populaire, avec ses petits variantes régionales, qui n’a jamais cessé d’exister et d’évoluer de son côté, tout comme évoluait le ‘français’ de l’élite entre le Moyen-Âge et la Révolution ! Cela rejoint ce qui a été dit précédemment : l’Occitanie a disparu comme réalité politique, et il est logique que son élite ait cherché à s’’assimiler’ à l’élite ‘du Nord’, en adoptant sa ‘graaande cultuuure’ et sa langue académique (définitivement fixée au 18e siècle). Mais elle a persisté, dans les ‘provinces réputées étrangères’ du ‘Midi’, comme réalité sociale et donc dans la langue de communication de tous les jours, la langue (et la culture) POPULAIRE ; ce qu’Engels nomme ‘patois’ – dans l’esprit d’un homme d’extraction aisée de son époque, qu’il était (‘il n’existe aucune pensée qui ne porte une empreinte de classe’).

- Pour Engels (et c’est là un argument ‘phare’ de nos détracteurs ‘marxistes’), la réalité qu’il décrit semble ‘irréversible’, dans une vision linéaire des processus historiques, et vouloir revenir dessus, c’est vouloir ‘faire tourner la roue de l’histoire à l’envers’. Il ne semble pas se placer dans une perspective de négation de la négation, concept qu’il défendra brillamment quelques décennies plus tard contre Dühring, et qui est l’une des trois ‘lois fondamentales’ du matérialisme dialectique. C'est-à-dire, dans une perspective où ‘pour les besoins du progrès de l’humanité’, la nationalité ‘de France méridionale’ (occitane) a été niée par l’État moderne (monarchie absolue) ‘français’ (comme d’autres nations, par le même ou par d’autres États modernes), la Révolution bourgeoise venant ‘achever’ cette négation ; mais où ensuite, toujours ‘pour le progrès de l’humanité’, cette Occitanie niée à travers les siècles (sans jamais cesser de résister, nous dit clairement Engels) renaîtrait à un niveau supérieur, dans le cadre de la révolution prolétarienne mondiale, pour nier à son tour l’État français, appareil politico-militaire du capitalisme donc de l’oppression – bien évidemment, les personnes y compris ‘marxistes’ qui ne veulent pas réellement en finir avec cet appareil d’oppression – donc l’oppression elle-même – ne peuvent ni ne veulent comprendre cela. Engels semble ‘condamner’ arbitrairement le ‘Midi’ à ne mener que des combats d’arrière-garde… ce qui est déjà erroné à son époque (voir les résultats ‘démocrates-socialistes’ de 1849, ou la résistance de décembre 1851 au coup d’État bonapartiste), mais ignore de surcroît la transformation d’une chose en son contraire, magnifiquement illustrée par l’exemple de la réaffirmation nationale basque (traditionnaliste, conservatrice, cléricale au 19e siècle, et aujourd’hui progressiste, socialiste, voire révolutionnaire marxiste ou libertaire). D’une manière générale, lorsqu’une nation est soumise par une autre --forcément – plus avancée d’un point de vue capitaliste (ce qui n’était pas le cas de la ‘France du Nord’ au moment de la Conquista, mais l’est devenu ensuite), que ce soit dans un ‘rapport de voisinage’ ou outre-mer, la résistance initiale tend toujours à se tourner vers le passé, idéalisé. C’est seulement lorsque, en quelque sorte, la conscience de masse s’approprie le développement des forces productives induit par la conquête, que la résistance nationale devient une force révolutionnaire et de progrès. Cette vision ‘linéaire’ du matérialisme historique, par Marx et Engels dans leurs premières œuvres, a déjà été pointée par Servir le Peuple dans l’article sur la Question nationale au 21e siècle.

Dès lors que la réaffirmation de cette civilisation occitane que décrit Engels, écrasée par 5 siècle d’absolutisme puis 2 siècle d’État bourgeois ‘pour les besoins’ du progrès de l’humanité, convergera dans le grand mouvement de la révolution mondiale, et deviendra ainsi force matérielle, nous l’avons déjà dit : IL EN SERA FINI de l’État français comme appareil politico-militaire au service de l’exploitation et de l’oppression des masses populaires d’Hexagone, et de dizaines de pays y compris ‘indépendants’ à travers le monde ; car cet État français est précisément de la Conquista de notre Occitània, moment où le ‘roi des Francs’ devient ‘roi de France’, et ne peut pas continuer à exister sans elle !

NB:

1 Il n’emploie pas le terme ‘Occitanie’, comme cela a pu être ‘relevé’, sur un forum marxiste, par un AGENT CONSCIENT de l’ordre ‘républicain’ bourgeois. Mais ce terme, issu de la contraction de la particule ‘Oc’ (‘oui’) et d’Aquitania, d’usage courant au 13e siècle (lors de la Conquista) et jusqu’au 15e, était ensuite tombé en désuétude et presque plus du tout utilisé en 1848, lorsqu’écrit Engels : à partir du 16e siècle s’était généralisé le terme de ‘Midi’, difficilement traduisible - en allemand - autrement que par ‘Sud’. Le terme d’Occitanie ne sera ressorti des ‘tiroirs’ que sous la 3e République bourgeoise ‘française’.

2 Le ‘morcellement’ féodal, en une multitude de duchés, comtés et autres fiefs, auquel aurait mis fin l’État moderne puis la Révolution bourgeoise, est un autre mythe bourgeois franc-maçon et ‘libre-penseur’, dont l’influence infeste le mouvement ouvrier hexagonal depuis l’origine. Au Moyen-Âge, si ‘atomisation féodale’ de l’autorité politique il y a, elle concerne justement… le Bassin parisien, et c’est le premier ‘défi’ que doivent relever les Capétiens au 12e siècle : affirmer leur souveraineté sur la ‘France du Nord’. Vers 1200 (au seuil de la Conquista par Philippe Auguste, qui devient par la même occasion ‘roi de France’, et les croisés de Montfort), l’Occitanie n’est partagée réellement qu’entre deux États : le duché d’Aquitaine-Gascogne (de la fameuse Aliénor) au Nord et à l’Ouest (Aquitaine, Limousin, Auvergne), relevant de la lointaine couronne d’Angleterre (Plantagenêt) ; et une sorte de ‘confédération’ de possessions catalanes (Provence, Montpellier etc.) et toulousaines et de ‘républiques’ patriciennes urbaines au Centre et à l’Est (Languedoc, Provence, Drôme-Ardèche), relevant en dernière instance de la couronne d’Aragon.

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